Partage d’expérience
Pierre de Chabannes, producteur d’expéditions et conseiller scientifique pour le National Geographique Photo Ark.

Peux-tu te présenter et nous parler de ton parcours ?
Je m’appelle Pierre de Chabannes, j’ai 45 ans et je vis en France, près des Alpes, avec ma femme et mon élevage de serpents.
Depuis 11 ans, je travaille en tant que producteur d’expéditions et conseiller scientifique (spécialisé en zoologie, taxonomie et conservation) pour le National Geographic Photo Ark.
Avant cela, j’ai exercé plusieurs métiers, notamment celui de batteur professionnel pendant plus de 10 ans. Sur le plan académique, j’ai un BAC scientifique et un diplôme en informatique. Cependant, l’essentiel de mes connaissances provient des publications scientifiques, des livres, des documentaires et surtout de mon expérience de terrain accumulée au fil des années.
Ma connexion avec l’Asie du Sud-Est a débuté en 2005, lors de mon premier voyage à Singapour, en Malaisie et à Java, en Indonésie, pour rendre visite à mon père qui vit à Hong Kong. Depuis, je retourne en Asie quasiment chaque année. Au fil du temps, j’y ai tissé un solide réseau de contacts qui me permet aujourd’hui de travailler sur place, aussi bien pour National Geographic que pour mes propres projets.
Dans le cadre de Photo Ark, quelles sont les principales difficultés que tu rencontres, que ce soit en logistique, dans la reconnaissance des espèces, la diplomatie, etc. ?
Photo Ark est un projet absolument impressionnant par son ampleur : plus de 18 000 espèces documentées, sept livres déjà publiés dans plusieurs langues, des expositions et conférences partout dans le monde. Grâce à ce projet et à Joel Sartore, des fonds ont pu être débloqués pour sauver des espèces de l’extinction, comme le Bruant sauterelle de Floride, et National Geographic a même créé un fonds dédié à la conservation. Je suis vraiment très fier d’en faire partie.
Les challenges sont nombreux. Le premier, et non des moindres, est la logistique. En tant que producteur d’expéditions, je suis responsable de l’organisation complète : horaires des vols, choix des hôtels, préparation technique des shootings et sélection des espèces en coordination avec les zoos et éleveurs. Nous voyageons avec plus de 120 kg de matériel, ce qui devient un véritable casse-tête lors des déplacements en avion, notamment en Indonésie ou aux Philippines. Un autre point crucial est l’estimation très précise du temps nécessaire pour chaque photoshoot. Je dois préparer la liste des espèces et sous-espèces manquantes, puis calculer au plus juste le temps requis pour tout photographier sans rien rater, tout en évitant les journées perdues, car le temps représente un coût important.
Le deuxième grand challenge concerne les relations humaines et la diplomatie. Il faut savoir s’adapter en permanence. Certains zoos et éleveurs nous accueillent à bras ouverts, d’autres sont beaucoup plus réticents, et il arrive que des partenaires annulent au dernier moment.
« J’ai dû négocier l’accès à des lieux extraordinaires, comme traverser une passerelle instable au-dessus d’une rivière puis une zone de broussailles pour atteindre l’enclos du dernier tamaraw en captivité sur l’île de Mindoro (Philippines), tout en improvisant une alimentation électrique pour les flashs. «
Avec Joel, on en rit encore aujourd’hui, car les chances que ce shooting se passe bien étaient vraiment minces ! J’ai aussi dû montrer patte blanche pour accéder à la propriété d’été du Sheikh de Dubaï, sous escorte armée, pour photographier des outardes. On ne s’ennuie jamais.
Enfin, il y a les challenges techniques. L’identification des espèces est importante, mais ce n’est qu’une petite partie du travail. Chaque expédition demande de trouver des solutions créatives : par exemple, en 2024, j’ai dû convaincre un zoo thaïlandais d’aménager un studio photo à l’intérieur de la loge de nuit d’un tigre pour capturer la dernière sous-espèce manquante au projet. Ce genre de défi se répète à chaque mission, avec des conditions et des espèces toujours différentes.
En travaillant principalement en Asie, quelles sont les principales différences que tu observes en termes de gestion des espèces, que ce soit en zootechnie, dans le choix des espèces présentées, la pédagogie ou les moyens de conservation mis en place ?
Cela dépend fortement du pays concerné. Singapour, par exemple, représente une exception avec des standards parmi les plus élevés au monde. Je vais donc la laisser de côté pour cette analyse et me concentrer sur les autres pays d’Asie du Sud-Est.
Dans la majorité des zoos asiatiques, surtout dans les pays en voie de développement comme l’Indonésie ou le Myanmar, la collection animale est très majoritairement composée d’espèces locales, souvent originaires du pays ou de l’île où se trouve le parc. On y trouve bien sûr des animaux exotiques (lions, zèbres, girafes, rhinocéros blancs, voire des pandas), mais ils restent minoritaires. C’est exactement l’inverse de la plupart des zoos européens, qui présentent une très large majorité d’espèces exotiques.
Sur le plan de la zootechnie, tout dépend des moyens financiers du zoo. Beaucoup d’enclos sont encore vieillissants, même si certains sont tout à fait corrects. Des concepts essentiels comme la nutrition adaptée, le medical training ou le bien-être animal ne sont apparus que très récemment dans le vocabulaire des professionnels.
Cependant, depuis une quinzaine d’années, on observe une vraie évolution grâce à l’action de la SEAZA (South East Asian Zoo Association, l’équivalent de l’EAZA en Europe) et des associations locales telles que ZPOT en Thaïlande, Philzoos aux Philippines, JAZA au Japon ou MAZPA en Malaisie. Des formations sont désormais proposées, aussi bien par des experts locaux qu’internationaux, et des groupes de travail organisent des séminaires et des audits, notamment sur le bien-être animal.
La pédagogie est un point particulièrement intéressant en Asie. Elle repose beaucoup sur l’amusement et le « Wow effect ». On trouve des spectacles dans presque tous les zoos, des zones selfies avec des statues ou des personnages animés, des jeux et des animations ludiques. L’objectif est de rendre la visite fun tout en délivrant un message pédagogique. Les zoos de Singapour (Zoo et River Wonders) sont des modèles dans ce domaine : ils réussissent à allier divertissement et éducation de haute qualité.
À l’inverse, j’ai le sentiment que la pédagogie dans les zoos européens (France incluse) reste souvent trop scolaire, rébarbative et manque cruellement d’amusement. Après toutes ces années passées en Asie, je trouve la plupart des panneaux pédagogiques européens assez ennuyeux.
Concernant la conservation, l’Asie compte encore peu de programmes d’élevage conservatoires gérés directement par les zoos. La plupart sont portés par des structures spécialisées, comme le PCBA en Indonésie (qui se concentre sur les passereaux menacés d’extinction) ou l’ACCB au Cambodge (oiseaux et tortues). Chaque centre a généralement une spécialité géographique ou taxonomique, et les échanges avec les zoos locaux restent limités.
Les choses évoluent cependant progressivement grâce au développement de la SEAZA et à l’influence des experts étrangers qui apportent la culture des programmes européens (EEP) et américains (SSP).
Comment vérifies-tu l’identité taxonomique d’un animal ? Et comment fais-tu pour te tenir à jour des nouvelles espèces et des changements taxonomiques ?
La première étape consiste à trouver des sources fiables et régulièrement mises à jour pour chaque classe animale. Nous avons la chance de disposer de bases de données reconnues et accessibles en ligne, telles que Birds of the World, Reptile Database, FishBase, WoRMS (World Register of Marine Species) et d’autres encore.
J’utilise ces sites pour obtenir le nom correct de l’espèce, puis je croise systématiquement les informations avec des livres spécialisés et des publications scientifiques récentes, notamment celles qui listent les sous-espèces. En cas de doute persistant, je n’hésite pas à contacter directement les auteurs des publications scientifiques concernées pour obtenir des éclaircissements. C’est grâce à cette méthode que nous avons pu confirmer avec certitude l’identité des crocodiles de Nouvelle-Guinée que nous avons photographiés en Indonésie et aux États-Unis pour Photo Ark.
J’ai également la chance d’avoir une bonne mémoire des noms scientifiques et une excellente mémoire visuelle. Cela me permet de reconnaître rapidement un animal que j’ai déjà photographié par le passé. Le fait de beaucoup voyager et de réaliser moi-même des photos animalières a donc été un atout majeur dans mon travail pour National Geographic Photo Ark.
Enfin, comme pour tout, il faut entretenir son cerveau et sa mémoire. C’est pourquoi j’ai créé ma propre bibliothèque d’identification (en ligne et sur mes serveurs) à partir des plus de 16 000 espèces et sous-espèces que j’ai photographiées pour mes projets personnels. Ce travail m’oblige à tout tenir à jour, à suivre les dernières actualités taxonomiques et à corriger rapidement ce qui doit l’être. Au final, ce travail personnel me permet de rester naturellement informé et d’entraîner continuellement ma mémoire.
Selon toi, quelles sont les espèces ou groupes taxonomiques les plus sous-documentés aujourd’hui, malgré leur importance pour la conservation ?
Tous les groupes taxonomiques sont importants pour la bonne santé des écosystèmes. Tu as raison de souligner que certains sont sous-documentés, voire sous-étudiés, ce qui peut s’avérer très préjudiciable pour les programmes de conservation qui visent à protéger des biotopes dans leur globalité.
La réponse qui me vient naturellement concerne les groupes les moins « emblématiques ». Les invertébrés sont de loin les grands oubliés, suivis par les poissons d’eau douce, les amphibiens et les reptiles.
Je peux prendre l’exemple d’une expédition récente sur l’île de Mindanao, aux Philippines. Nous avons passé trois jours à réaliser un inventaire de biodiversité dans une petite zone de la forêt de PICOP, en bordure d’une plantation de cocotiers.
« En seulement trois jours, j’ai photographié deux espèces de phasmes, trois charançons-joyaux magnifiquement colorés, ainsi que plusieurs scarabées qui semblent totalement inconnus de la science. Et ce, sans même pénétrer profondément dans la forêt.«
Cela montre qu’il existe encore aujourd’hui de nombreuses zones où l’on peut découvrir de nouvelles espèces. Malheureusement, dans ce cas précis, certaines de ces espèces sont déjà directement menacées d’extinction à cause de la déforestation rapide sur Mindanao.
Un autre exemple marquant est l’île de Pohnpei en Micronésie, où je me suis rendu en 2023. Le seul scinque endémique de l’île n’a pas été observé ni photographié depuis près de 20 ans. Pratiquement rien n’est connu sur cette espèce, et la seule photo existante est celle utilisée pour sa description officielle. Je prévois d’ailleurs de retourner sur l’île avec une équipe de chercheurs de l’université de Prague pour tenter de le retrouver et de l’étudier correctement.
Si l’on regarde du côté des programmes de conservation en parcs zoologiques, le constat est le même. L’immense majorité des EEP (Programmes Européens d’Élevage) en Europe concerne des mammifères et des oiseaux. Moins de 10 % des programmes ciblent les reptiles, amphibiens, poissons d’eau douce ou invertébrés. En Europe, il n’existe qu’un seul programme de reproduction conservatoire pour les serpents : celui de la Vipère du Mont Mangshan. Pourtant, de nombreuses espèces européennes sont de plus en plus menacées, comme la Vipère d’Orsini, la Vipère de Séoane, la Vipère aspic, sans parler de la Vipère de Wagner, en danger critique d’extinction, ou de la Vipère de Milos. Il reste encore beaucoup de travail pour rendre les choix d’espèces plus pertinents et représentatifs de la réalité des besoins en conservation.
D’après toi, comment les institutions zoologiques peuvent-elles mieux exploiter leurs collections pour produire de la connaissance scientifique utile à la conservation ?
Il existe plusieurs façons très concrètes de le faire.
Certains zoos, comme ceux de Plzeň et de Prague en République Tchèque, collaborent étroitement avec des universités. Des chercheurs et étudiants s’y rendent régulièrement, et lorsqu’un animal décède, son corps est souvent transmis à l’université pour être étudié. Cela permet de générer des données scientifiques qui seraient extrêmement difficiles, voire impossibles, à obtenir autrement.
Le Zoo de Cologne en Allemagne est un excellent exemple. Son curateur des reptiles et amphibiens, le Professeur Thomas Ziegler, encadre chaque année de nombreux étudiants et a publié, en tant qu’auteur principal ou co-auteur, plus de 500 articles scientifiques sur l’anatomie, le comportement et la conservation des reptiles et amphibiens, notamment au Vietnam. Son équipe ne se contente pas de travailler au zoo : elle se rend régulièrement sur le terrain au Vietnam pour équiper des centres d’élevage gouvernementaux d’espèces menacées, comme le triton verruqueux du Vietnam à la station de Melinh. Leur implication a été telle qu’une grenouille mousse du genre Theloderma, récemment découverte, a été nommée en l’honneur d’Anna Rauhaus, la chef soigneur du vivarium du Zoo de Cologne.
Au-delà de ces collaborations poussées, les institutions zoologiques peuvent également contribuer à la science en fournissant des relevés d’observation éthologiques détaillés sur des espèces difficiles à observer dans la nature, comme la panthère nébuleuse par exemple.
Enfin, il ne faut pas oublier que la recherche scientifique et la conservation coûtent très cher. Pour les zoos qui souhaitent s’impliquer mais qui n’ont pas forcément la possibilité de mener des projets de recherche directs, le soutien financier reste un levier extrêmement puissant. De nombreux projets de conservation sur le terrain n’existent ou ne perdurent que grâce à l’appui des institutions zoologiques.
Au nom de mes collègues et en mon nom personnel, je tiens d’ailleurs à leur adresser un grand merci pour leur engagement.
Vous souhaitez découvrir son travail :
https://www.pierrewildlife.com/
Interview réalisée par Sarah Carpentier
