Et si toutes les espèces apprenaient selon les mêmes lois ?
Article rédigé par Nicolas ISSENJOU.

Qu’ont en commun un tigre, un humain et un ara ? Les lois de l’apprentissage.
L’apprentissage est un processus qui façonne en permanence le comportement de tous les êtres vivants, qu’on l’observe ou non. Mais existe-t-il des lois universelles qui s’appliquent à toutes les espèces; du perroquet au panda, de l’otarie au cheval, de l’humain au rat ?
Les recherches montrent que oui : certains principes fondamentaux sont universels même s’ils doivent être adaptés à chaque espèce et à chaque individu.
Pourtant, dans le paysage animalier français, on entend parfois encore :
- « Une orque n’apprend pas comme un perroquet. »
- « Un ours polaire n’a rien à voir avec un cheval. »
- « Ce qui fonctionne avec les otaries ne marche pas avec les félins. »
- « Ça ne fonctionne pas avec les rapaces »
- « Les éléphants ne répondent qu’à ces méthodes »
- « Les reptiles ? Leur fonctionnement reste très primitif »
Ces affirmations semblent intuitives mais la science montre qu’elles reflètent davantage nos limites d’observation que celles des animaux.
Reconnaître les lois universelles tout en respectant la diversité des espèces pourrait transformer le bien-être animal en France en rendant les pratiques plus cohérentes, efficaces et respectueuses de chaque individu.
Universalité ne veut pas dire uniformité
Que les lois soient universelles ne signifie pas qu’on entraîne toutes les espèces de la même façon. Leur application dépend de l’espèce, de ses instincts, motivations, capacités physiques et cognitives ainsi que de l’histoire de chaque individu.
Mais les mécanismes d’apprentissage restent les mêmes.
On ne motive pas un ara comme un panda, ni un ours polaire comme un cheval. Et on ne peut pas avoir les mêmes attentes envers un primate qu’envers un poisson.
Un bon professionnel adapte toujours la théorie à l’espèce et à l’individu en s’appuyant sur l’éthologie, la cognition, la neurobiologie, le contexte et l’expérience.
Et comme pour les langues, plus on en connaît, plus il est facile et rapide de s’adapter à de nouvelles.
Faire de l’apprentissage, c’est enseigner
Avant de poursuivre, il faut avoir à l’esprit que faire de l’apprentissage c’est enseigner. Cet enseignement dépasse largement l’idée de simplement obtenir un comportement médical coopératif avec un sifflet, une cible et une récompense, ou, de manière, aujourd’hui socialement bien moins acceptée, d’apprendre un « numéro ». Bien appliqués, ces principes améliorent la perception et le bien-être des animaux en environnement contrôlé : encourager les comportements innés, améliorer l’efficacité de l’enrichissement (souvent sous ou mal exploité malgré de bonnes intentions), favoriser l’exploration, réduire voire faire disparaître les comportements répétitifs dont la stéréotypie (…). Les applications sont nombreuses, jusqu’à l’apprentissage in situ à distance directement pour la conservation, quelle que soit l’espèce. Oui, c’est bel et bien possible et cela a déjà été démontré avec succès (cf. « remote training » de Ken Ramirez avec des éléphants de Zambie, des ours polaires d’Alaska, des chimpanzés de Sierra Leon et bien plus encore).
Dans notre vie quotidienne, nous apprenons comme les animaux
Les principes de l’apprentissage sont universels et s’appliquent aussi aux humains : éviter un chemin après un accident (renforcement négatif), revenir dans un café accueillant (renforcement positif), abandonner une application inutile (extinction) ou développer une peur durable après une mauvaise expérience comme lorsque l’on a été mordu par un chien (conditionnement classique).
Les experts internationaux confirment
Les plus grands spécialistes s’accordent sur ce point. Parmi elleux :
- Dr Susan G. Friedman : « Les principes de l’apprentissage régissent le comportement à travers toutes les espèces »
- Karen Pryor : « Notre technologie d’entraînement fonctionne avec tous les animaux y compris les humains »
- Ken Ramirez : « Les principes d’entraînement s’appliquent à toutes les espèces ; une réalité confirmée par l’expérience et la recherche »
Le terrain valide la théorie
J’ai pu constater cette universalité au fil de 26 ans auprès d’espèces très variées; tigres, aras, ours polaires, fennecs, orques, ibis, loutres, morses (…).
Les principes restent invariants d’une espèce à l’autre et les résultats suivent systématiquement, souvent pour la plus grande surprise des équipes.
Mais pour être efficace, leur application exige cependant observation, adaptation à l’espèce, à la motivation et respect de l’individu (communication, motivation…) Comprendre cela est la clé pour un bien-être animal véritablement durable.
Un siècle de recherches : différentes espèces, mêmes lois
Les mécanismes de l’apprentissage, étudiés chez de nombreuses espèces, montrent des résultats cohérents : les mêmes principes fondamentaux s’appliquent partout. Quelques jalons historiques parmi les plus connus témoignent de cette universalité.
Depuis les travaux de Pavlov (1903-1906) qui a montré qu’un chien pouvait associer un son à la nourriture, nous savons que tous les êtres vivants apprennent par association. Thorndike (1911) l’a confirmé avec ses expériences sur des chats, démontrant que tout comportement suivi d’une conséquence positive se répète; un principe également vérifié chez les rats, pigeons, chiens et primates. Watson, avec le « Petit Albert » (1920), a conditionné la peur chez un enfant, prouvant que les mêmes mécanismes s’appliquent aussi aux humains. Skinner (1938-1950) a approfondi ces principes en travaillant sur des rats et des pigeons, formalisant le renforcement, la punition, l’extinction et le shaping, aujourd’hui utilisés pour entraîner des mammifères marins, oiseaux, félins, primates et toutes les espèces. Premack (1965), en étudiant des primates, a démontré qu’un comportement très motivant peut servir de récompense à un comportement moins probable, principe valable chez l’animal comme chez l’humain.
Y a-t-il des travaux contemporains ?
Oui, ils se poursuivent et confirment toujours l’universalité de l’Analyse appliquée du comportement (ABA) permettant d’appliquer ces principes de manière respectueuse, quel que soit l’individu.
La Constructional Exposure Therapy (CET) en est un exemple concret. Développée à partir des travaux de Goldiamond dans les années 1970 et par Dr Jesús Rosales-Ruiz dans les années 2000, elle est utilisée chez l’humain comme chez les animaux (chiens, chats, chevaux…) pour notamment gérer peur et réactivité, montrant comment les mêmes lois s’adaptent à chaque espèce tout en respectant l’individu.
Depuis les années 1980, Sidman, Layng et Andronis ont montré que le renforcement positif n’est efficace que s’il laisse un certain contrôle à l’individu. Sans cela, même un renforçateur peut subtilement devenir aversif, confirmant à nouveau l’universalité des lois de l’apprentissage.
Toutes ces recherches prouvent que l’apprentissage est biologique et universel, pas uniquement humain.
Elles prouvent que les mêmes lois de l’apprentissage s’appliquent à toutes les espèces même si leur expression varie selon la biologie, la cognition et l’histoire individuelle.
Former, certifier, professionnaliser : la prochaine étape
Après bien des progrès, qu’il faut poursuivre, sur le bien-être physique, le défi majeur actuel est le bien-être mental. Il repose sur une compréhension fine du comportement et des principes d’apprentissage.
Des standards internationaux, comme les certifications KPA, CPAT-KA, Fear Free ou autres, garantissent des compétences solides, améliorent la qualité de vie des animaux, renforcent la crédibilité des institutions, protègent les équipes et soutiennent la recherche.
En France, des collectifs comme Rezoo accompagnent déjà cette transition.
Ces compétences, essentielles, deviendront probablement obligatoires dans les années à venir.
La prochaine évolution du bien-être animal peut commencer dès aujourd’hui.
Références
Friedman, S. G. (2001). Principles of applied behavior analysis for animal training. The International Journal of Comparative Psychology, 14(2), 93‑104.
Pavlov, I. P. (1927). Conditioned Reflexes: An Investigation of the Physiological Activity of the Cerebral Cortex. London: Oxford University Press.
Thorndike, E. L. (1911). Animal Intelligence: Experimental Studies. New York: Macmillan.
Watson, J. B., & Rayner, R. (1920). Conditioned emotional reactions. Journal of Experimental Psychology, 3(1), 1‑14.
Skinner, B. F. (1938). The Behavior of Organisms: An Experimental Analysis. New York: Appleton‑Century.
Premack, D., & Premack, A. J. (1965). Principles of reinforcement and behavioral regulation in primates. In S. Koch (Ed.), Psychology: A Study of a Science (Vol. 2, pp. 195‑224). New York: McGraw‑Hill.
Goldiamond, I. (1974). Toward a constructional approach to social problems: Ethical and constitutional issues. Journal of Applied Behavior Analysis, 7(2), 243‑261.
Rosales‑Ruiz, J., & Baer, D. M. (1997). Behavioral Cusps: A General Concept for Selecting Target Behaviors. Journal of Applied Behavior Analysis, 30(3), 493‑500.
Sidman, M. (1989). Coercion and Its Fallout. Boston: Authors Cooperative.
Layng, T. V. J., & Andronis, C. (1992). The Teaching Family Model: Behavioral Principles in Practice. New York: Plenum Press.
Ramirez, K. (1999). Animal Training: Successful Animal Management Through Positive Reinforcement. Silver Spring: Shedd Aquarium.
Pryor, K. (1984). Don’t Shoot the Dog! The New Art of Teaching and Training. New York: Bantam Books.
